Association à visée artistique et théâtrale, par Guillaume Bienvenu.

Une fille pour du vent, par François Engel.

Rédigé le 31-08-2007 par Guillaume

La pièce que vous allez avoir la chance d’entendre le 5 septembre est probablement, de toutes celles d’André Obey, la plus proche des interrogations de notre temps.

Paradoxalement, c’est parce qu’elle emprunte beaucoup à la tragédie grecque qu’elle nous est le plus proche. Malgré les immenses progrès matériels que notre civilisation a fait, l’espoir presque infini apporté par la science – les sciences ! – se brise sur notre littérature – et, hélas, en priorité, notre théâtre contemporain - qui n’est plus que le reflet d’un monde cassé nous renvoyant à notre désenchantement. Plus que jamais, les dieux se rient de nous.

Le destin de cette Iphigénie moderne qu’Obey nous fait vivre et qui, contrairement à celle d’Euripide, est réellement sacrifiée1 , c’est que sa mort est le révélateur de l’intégrité de son âme – ce que revendiquons dans le secret de notre être. Elle nous montre l’absurdité du monde dans lequel elle vit. Ses paroles ont la sincérité de tout être au bord de la mort. Elles posent ainsi la question de l’aveuglement de l’homme qui se soumet à la raison d’Etat en invoquant un destin plus grand que lui – en l’occurrence un Olympe désert, hors des seules ambitions d’Agamemnon.

Ah ! Ces mots que j’entends, dit Iphigénie, depuis que j’ai des oreilles, et qui n’ont plus de sens, de couleur ni de forme ! Tous ces grands mots pourris…colère du ciel », « vengeance des Grecs », « puissance de Troie », « vent propice » - qu’Agamemnon professe pour justifier l’inéluctable sacrifice de sa propre fille pour que le vent se lève et emporte ses troupes vers l’anéantissement de Troie et la mort de dizaines de milliers d’hommes.)

Iphigénie n’est pas dupe. Tout comme Antigone, elle comprend tout ce qu’il faut de lâcheté et de mensonges pour réussir sa vie. Et, tout comme Antigone, elle pose la question suprême : Ne dois-je pas […] plaire à ceux d’en bas (le monde d’Hadès) plus qu’à ceux d’ici, puisque aussi bien c’est là-bas qu’à jamais je reposerai ?2

La forme antique utilisée par Obey, favorise notre distanciation au monde dans lequel nous vivons pour mieux nous y ramener. Confiant au début qu’il ne s’agit que d’un mythe, nous nous retrouvons à la fin de la pièce, confrontés à notre propre désarroi. L’effet cathartique recherché par les premiers tragédiens grecs est pleinement réussi. Il nous renvoie à notre quête mystique dans ce monde où, nous voyons bien, au jour le jour, les lumières de notre civilisation reculer vers un passé qui, pour prestigieux qu’il fut, n’est plus que l’effet de notre nostalgie.

Ainsi, Iphigénie a-t-elle été réellement sacrifiée pour que le vent se lève et nous sauve, ou ne l’a-t-elle été que pour du vent ? Pour rien ?…
C’est Ulysse qui répond à cette question juste avant que le rideau ne tombe.


1 Dans Iphigénie à Aulis, Artémis subtilise au dernier moment une biche à Iphigénie qui a donc la vie sauve.
2 Antigone, Sophocle in prologue.

Ancien photographe de presse et journaliste économique, François Engel s’essaie à l’édition artistique et littéraire en même temps qu’à la littérature. Il travaille avec la Réunion des Musées nationaux, le Luxembourg et le Monum pour qui il publie un certain nombre de textes illustrés. Il découvre André Obey grâce à une lecture que Jean-Laurent Cochet en fait lors d’une de ses « master class », il y a à peine un an. Il décide de rééditer une partie de l’œuvre de cet auteur en découvrant que ce dernier est devenu presque totalement inconnu des libraires et des gens du théâtre.

Le hasard faisant toujours bien les choses, c’est avec Une fille pour du vent qu’il commence cette aventure.

Catégories: Avis, Lectures

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