Madame Simone, dont l’autobiographie en quatre tomes est magnifique, nous livre dans Sous de nouveaux soleils sa conception de la mise en scène:
“Mise en place et non mise en scène, puisqu’un sens nouveau et déplorable affecte cette dernière expression depuis qu’elle éveille dans l’esprit du public la perspective d’une suite d’inventions décoratives, d’ingénieux dispositifs, de surprenants costumes, et non point le patient effort d’un chef d’orchestre invisible, dont la science corrige, inspire chaque interprète en vue d’une représentation parfaite.”
Voilà pour l’apéritif. Pour le plat principal, je laisse la parole au premier des membres du Quartel, Jacques Copeau:
“Par mise en scène nous entendons: le dessin d’une action dramatique. C’est l’ensemble des mouvements, des gestes, des attitudes, l’accord des physionomies, des voix et des silences, c’est la totalité du spectacle scénique, émanant d’une pensée unique qui le conçoit, le règle et l’harmonise. Le metteur en scène invente et fait régner entre les personnages ce lien secret et visible, cette sensibilité réciproque, cette mystérieuse correspondance des rapports, faute de quoi le drame, même interprété par d’excellents acteurs, perd la meilleur part de son expression.
A cette mise en scène-là, qui concerne l’interprétation, nous ne saurions apporter trop d’étude. A l’autre, qui a trait aux décors et aux accessoires, nous ne voulons pas accorder d’importance.”
in Un essai de rénovation dramatique
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Dans sa pièce Deburau, Sacha Guitry nous offre une leçon de mime magistrale, qui, bien évidemment, peut s’appliquer aux comédiens! Jean-Gaspard Deburau donne ses derniers conseils à son fils, qui va le remplacer sur scène dans quelques instants. Voici ce qui pourrait être, en vers libres, un petit bréviaire de l’artiste-interprète:
“Oui, tu vois, il a peur!
Déjà c’est un artiste. Il a compris — c’est bon… Ca, c’est très bon. Mais tout de même : attention!
Comprends-moi bien — ce n’est qu’une précaution.
Sois agité, nerveux, et sois-le follement,
Mais dans ta loge seulement.
Là, tu ne risques rien — c’est pour te soulager.
Ca, c’est pour toi.
Mais n’oublie
Surtout pas
Qu’il faut cesser de l’être en face du danger!
Que le public ne voie
Jamais
Ta mémoire indécise,
Le souci d’être bon, la peur d’être mauvais,
Tes espoirs les plus grands, tes craintes les plus folles…
Et quand on a frappé, quand le rideau s’envole
Qu’il emporte avec lui tout cela dans les frises!
En scène sois léger, sois simple, sois charmant…
Surtout ne sois jamais vulgaire!
Ne sois pas trop intelligent,
C’est inutile.
Ne fais que des choses faciles
Et n’accepte jamais de rôle secondaire!
Le public n’est pas exigeant…
Il faut très peu de chose en somme pour lui plaire.
Il faut, tu vas voir, c’est un rien
Il faut que sans effort il te comprenne bien.
Fais-toi comprendre et ça suffit.
Pense tout simplement, la chose est bien facile.
Ce n’est ni malin ni subtil.
Quand tu veux exprimer qu’une femme est jolie,
Pense qu’elle est jolie et fais n’importe quoi.
Quand tu veux exprimer l’amour ou la folie,
La danse, la chanson, le plaisir ou l’effroi,
Pense tout simplement, tu me comprends bien: pense.
Pense à l’effroi, pense au plaisir, à la chanson,
Pense à l’amour, à la folie ou à la danse
Et gesticule à ta façon.
Surtout ne singe pas les gestes que je fais.
Souviens-toi que les professeurs sont tous mauvais
Et, quand on est doué, qu’ils sont des criminels,
Car ils n’enseigneront jamais
Hélas! que leurs défauts.
Tous les gestes sont bons quand ils sont naturels —
Ceux qu’on apprend sont toujours faux.
Ne joue
Jamais de dos
Et chaque fois sois mieux —
Il le faut!
Et maintenant un dernier mot:
Adore ton métier, c’est le plus beau du monde!
Le plaisir qu’il te donne est déjà précieux,
Mais sa nécessité réelle est plus profonde:
Il apporte l’oubli des chagrins et des maux.
Le rire au galop qui traverse la salle
Emporte tout,
Les chagrins, les soucis
Et les peines.
Et comprends bien ceci,
Comprends que c’est pour ça qu’ils viennent.”
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Pour commencer cette petite série de citations à propos de l’art du comédien, quoi de plus approprié que le fameux extrait d’Hamlet, toujours d’actualité – est-il besoin de le dire ? –, ici dans une traduction de Pierre Letourneur parue entre 1776 et 1783, et citée par Talma dans ses Reflexions sur Lekain et sur l’art théâtral.
“Rendez ce discours comme je l’ai prononcé devant vous, d’un ton facile et naturel ; mais si vous grossissez votre voix et vociférez comme font la plupart de nos acteurs, j’aimerais autant avoir mis mes vers dans la bouche d’un crieur de ville. Oh ! rien ne me blesse l’âme comme d’entendre un homme grossièrement robuste exprimer une passion par des éclats et des cris à fendre les oreilles d’une multitude qui n’aime que le bruit. Je voudrais vous faire fustiger cet Hérode de théâtre, qui enchérit sur Hérode même, et veut être plus furieux que lui. Ne soyez pas non plus trop froid ; mais que votre intelligence vous serve de guide : proportionnez l’action au mot et le mot à l’action, avec cette attention de ne pas sortir de la décence de la nature ; car tout ce qui s’écarte de cette règle s’écarte du but de la représentation dramatique, qui est d’offrir en quelque sorte un miroir à la nature, demontrer à la vertu ses véritables traits, au ridicule sa ressemblante image, et à chaque siècle, à chaque époque du temps sa forme et son empreinte. Si cette peinture est exagérée ou affaiblie, elle amusera les ignorants ; mais elle fera souffrir les hommes judicieux, dont l’opinion doit toujours à votre égard l’emporter sur l’opinion de la foule. Oh ! il y a des acteurs que j’ai vus jouer, et que j’ai entendu vanter par des louanges outrées, qui, pour ne pas dire plus, n’avaient ni la démarche d’un chrétien, ni d’un païen, ni d’un homme, et qui s’enflaient et hurlaient d’une si horrible manière, qu’on les eût pris pour quelques simulacres humains, grossièrement ébauchés par quelque apprenti subalterne de la nature, tant ils imitaient l’homme abominablement.”
Ah ! si seulement tous essayaient, au moins, de suivre ces préceptes !…
Si vous souhaitez nous faire partager quelques lignes qui vous ont particulièrement plu, n’hésitez pas à me les communiquer par e-mail, je serais ravi de les diffuser sur le blog des Chêneaux.
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Je ne peux resister à l’envie que j’ai de vous faire part, sans plus attendre, d’un extrait de “L’art de bien dire”, ouvrage de M. Henri Dupont-Vernon, professeur au Conservatoire de Déclamation, ainsi que pensionnaire de la Comédie-Française de 1873 à 1897.
“Pour bien dire, il vous faut, mon ami, un peu de science et beaucoup de naturel ; ces deux choses à la fois, sachez-le bien, car l’une d’elles ne vous servirait à rien sans l’autre. Vous commencerez par apprendre tout ce qui s’apprend. Gardez-vous de négliger ces premières études, car cette science que vous allez acquérir vous fournit seule l’infaillible moyen de tirer parti de vos qualités de nature, de leur faire produire tous les résultats que vous êtes en droit d’en attendre. — Mais n’oubliez pas qu’il y a plus et mieux à faire. Tout le monde a pour l’emphase une répugnance instinctive : vous devrez, vous, en avoir l’horreur. Tout le monde a le goût de la simplicité : vous devrez, vous, en avoir la passion. Enfin, vous ne vous contenterez pas d’être naturellement sensible ; vous n’éprouverez aucune honte puérile à montrer que vous l’êtes, et ce don précieux de la sensibilité, vous le cultiverez incessamment. Le feu intérieur, sans la science qui doit le régler, la science, sans la chaleur d’âme qui la vivifie, sont des qualités stériles. […] Inspirez-vous de vos maîtres, ne les imitez jamais.”
Ou encore, ailleurs : “Respect de l’intention, mépris du mot.”
Voilà des choses qu’il fait du bien d’entendre et de savoir venir de si loin, n’est-il pas ?
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